mots en forme

Les mots sont ici photographie, installation mais parfois aussi vidéo, ils se mettent en scène. ils répondent, révèlent les matières, les circonstances, les correspondances.

Lichen

01/02/2021

Pour le lichen comme dans le dessin, il n’y a pas de chef chez les lignes encordées, pas de cime non plus. Partons en digression pour un abandon formel avec les dessins de Nicolas Aiello et les photographies de Susanna Lehtinen.

Le lichen réfléchit en dédale. Exhaustif, il crochète d’incalculables lignes. Il s’aventure d’une parcelle de millimètre carré à l’autre. Il connaît le froid et le chaud, le continental et le tiède des bords de mer. Il est déjà deux, algue et champignon, un sans-racine riche d’un génome transversal.

Oubliez votre stature de géant vertical. Le dessin est un lichen. Dessin et lichen s’octroient tous deux l’opportunité de quelques rebonds, au-dessus de la terre ou du papier, mais pas plus. Ils font leurs les dévers de l’horizon. Les aspérités du paysage s’y détendent.

Ainsi, dans les dessins de Nicolas Aiello, la mémoire humaine se maille en lignes hameçonnées. Un secret codé avance doucement au-dessus de chaque grain de la feuille de papier. Ici poussent des rayures, des fissures suturées. Alors la feuille répond, elle se réserve des terrains, elle quadrille des pans entiers qu’elle laisse en jachère, en lumière. Ou, comme elle peut, la feuille halète entre chaque croche de noir.

Archipels 7

Dans certains dessins de Nicolas Aiello, les lignes sont faites de lettres, d’emprunts de textes. Des lettres qu’il est dur de distinguer les unes des autres, des lettres qui se retirent de leur source, de leur sens. D’habitude, les lettres projettent les humains dans des idées sous-marines ou aériennes, des idées qui font les grands huit avec la terre ferme. Les pensées des textes écrits se calfeutrent dorénavant au creux des lignes, ou bien du titre des œuvres de Nicolas Aiello. Syntagmes sans boussole, les lettres font ici leur retour au papier. Nicolas leur crée des chemins en rayons, leur aiguille un réseau. Il programme un voyage lent, il y casse ses yeux, les tendons de sa main.
Devant les dessins de cet artiste, l’œil du spectateur échoue dans sa quête du lisible. Il ne dicte plus au cerveau la signification des formes imbriquées. Le temps y perd sa consistance, son nord, sa pointe acérée. Il n’y a pas de chef chez les lignes encordées, pas de cime non plus. L’artiste est au dessin sa maladie et son remède. Il se déploie une nouvelle forme de vie, colonisante et vaccinale, endémique et voyageuse. Un lichen, vous dis-je, à la fois répudiée et source intarissable pour la pharmacopée.

« Melancholia », 2016

Atopia#117 photographie printed on plexiglas 2015

Devant les œuvres de Susanna Lehtinen, je ne distingue pas de pourtours. Je ne sais si j’ai correctement ajusté la profondeur de champ de mes yeux. Et pour cette conjoncture disruptive à l’égard de mon sens oculaire, l’artiste donne le titre d’Atopie. Elle offre à cette série de photographies la qualité d’une peau, ultra-sensible, réceptive, répondante au vent, au stress, aux pleurs et aux messages. Explication en terre picturale :

« Visualiser l’atopie, ce lieu improbable des contours de l’objet en peinture. Il s’agit de surprendre « cette rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette poussière d’émotion qui enveloppe les objets… » » Susanna Lehtinen cite ici Cézanne. Il existe donc un lieu pour les contours, un lieu recevant la couleur en tant que boursoufflure de lumière. Susanna fluidifie toute tentative de scission, de frontière. Ainsi les discours se découragent, les formes aussi. Les couleurs tiennent délitées, travaillant leur densité en monticules resserrés puis en robes pastel. Organique, la couleur fait siège, établie son domaine, puis s’aventure sur une surface qui l’accueille par postillons ou par intermittence. Chacun de ses points travaille sa distanciation avec ses confrères, comme les branches du lichen se recroquevillent ou s’élancent suivant leurs consœurs. C’est un incernable « tout » qui s’égosille comme un expressif eczéma. Nous n’avons pas de mots pour dire les non-lignes. Mais nous avons une palette de spécimens fonges pour nous y aider. Pour excaver le flou et la trame d’un au-delà de la forme, ré-enchanté par les artistes.

Comme une révélation secrète qui porte les intentions de l’œuvre, qui achève l’inachevé inhérent à toute forme artistique, la critique poétique nait pour dépasser le seuil de notre capacité à « faire des formes ». Merci Walter Benjamin de me fait croire en cette idée : la forme est là pour s’achever illimitée, dans et par la critique.

La carpe de Naohiro Ninomiya

14/01/2021

Takami – Ninomiya

L’exposition photographique de Naohiro Ninomiya a ouvert ses portes à la galerie Metamorphik à Lyon. Patines Orotone, tirages argentiques, lignes acérées couvrent les murs. Devant ses tirages photographiques, les durées volent en éclats, au diable les ouvertures et les temps de pause : ces données ont été maitrisées en un art de pointe afin d’être oubliées. En effet, l’antichambre de travail de Ninomiya est entièrement dévouée à ses motifs. Le motif fait autorité, même le photographe s’incline.  
Venu du Japon pour se former à la Haute École des Arts du Rhin, Ninomiya est finalement resté à Strasbourg bien plus longtemps que moi. Peut-être lui fallait-il tant de kilomètres entre sa terre et son lieu de vie pour qu’il puisse se permettre d’effleurer les signes sans âges de la culture japonaise, les cascades, les carpes, les kimonos. Ces être d’eau et de chair sont à la fois encastrés et façonneurs d’une mémoire qui coiffe les petites vies humaines. 
La photographie de Ninomiya est sans temps, sans hors-champ immédiat. Elle porte en elle des strates, qui court-circuitent l’actualité et l’histoire, comme un fossile provoque son présent et son passé en une même forme dessinée. Le photographe est descendu dans le flot du monde, il a provoqué une échappée en image, en y joignant une éthique silencieuse de la saisie. Saisir, c’est faire glisser une lame entre les tendons du flux du monde. Ainsi, Ninomiya propose une expérience artistique « re-cosmisée », c’est-à-dire une expérience au cours de laquelle la cascade nous propose d’entrer en culture avec elle, la carpe nous conte l’épopée de ses gestes millénaires. 
Le papier sur lequel sont couchées les carpes photographiées par Naohiro Ninomiya, se nomme Mino-washi et provient d’une rivière dont le cours est remonté par des carpes. Les vies de la rivière, du papier et de la carpe sont imbriquées les unes dans les autres et font perdurer leur imbrication dans la photographie-même. N’est-ce pas cela, l’idée du cosmos, comme le rappelle Augustin Berque : « Le grec kosmos, […] veut triplement dire l’ordre, le monde, et l’ornement du corps. Ce qu’exprime cette triplicité, c’est justement la cosmicité qui dans les sociétés prémodernes faisait que le soin du corps individuel répondait à l’aménagement du monde (villes et campagnes) et aux raisons d’être de tout cela, morale et connaissance unies dans une tension […] » Augustin Berque, Recosmiser la terre, 2018, p.12
Alors nous pourrions dire que le photographe, le papier et la carpe se rejoignent en un seul mot, un mot japonais, que je ne connais pas. 

Informations :
Exposition Naohiro Ninomya Photographie  & Techniques parallèles, galerie Metamorphik à Lyon

Nokomi -Ninomiya

Les animaux montent à Paris

14/12/2020

Bêtes de scène à l’espace Monte Cristo de la Fondation Villa Datris

Attention : voici un texte paru dans Point contemporain pour une exposition qui devait rouvrir ses portes suite au deuxième confinement

Du 15 au 20 décembre 2020, l’exposition Bêtes de scène rouvre ses portes pour son deuxième volet parisien dans les locaux de l’espace Monte Cristo. Pour tous ceux qui ne pourraient s’y rendre, la Fondation Villa Datris a eu la formidable idée de mettre en ligne de courtes vidéos de présentation des œuvres par les artistes-mêmes, merci pour cette initiative de médiation ouverte.  

 Dans Bêtes de scène, se déploie une palette de regards de sculpteurs contemporains sur la figure animale, si tant est que cela existe. L’occasion pour nous de découvrir ce que l’art d’aujourd’hui retient et modèle de l’animal mais aussi d’imaginer l’animal comme mesure de l’homme. Une colonisation joyeuse s’empare de l’espace Monte Cristo. Nul rugissement certes, mais la louve s’est parée de ses plus belles légendes grâce à Katia Bourdarel. Avec de nouveaux atours à Paris, Bêtes de scène a laissé la statuaire qu’elle présentait dans son espace à l’Isle sur la Sorgue.  Les nouveaux archétypes formels de la fourmi, de la poule de l’ours et du cerf ont laissé place à des installations jouant avec la maîtrise et la surdétermination d’objets de taxidermie.

 Ainsi Laurent Perbos, à qui est offert une carte blanche pour cette exposition, propose une volière d’oiseaux hybrides, petits êtres statiques hautement réalistes qui s’approprient les espaces et les formes humaines.

La plumassière Kate Mcc Qwire offre quant à elle, une sculpture impressionnante entrée dans les collections de la Fondation. Paradox II, est une quintessence technique au service d’une étrangeté presque mouvante, vivante, et c’est tout l’élan, la vibration animale sans tête ni queue que nous approchons.

Laurent Perbos, Geronimo IV, 2020 Le Duc, 2018 Incognito II, 2019-Courtesy Galerie Baudoin Le bon-Photo Bertrand Hugues
Kate MccGWIRE, Paradox, 2019, Collection Fondation Villa Datris, Photo JP Bland-détail

Céline Cléron, travaille avec les formes animales depuis de nombreuses années par le biais de la taxidermie ou de la collaboration avec des animaux vivants. L’animal est son artiste comparse. Dans Conseil de révision, nous voici partis « revoir l’histoire du vivant » par la prise en considération du corps du spectateur-même, il s’agit pour l’artiste de replacer « l’animal métaphoriquement, chronologiquement et symboliquement au-dessus de nous ». Nous sommes, dans le jeu artistique, « toisés » par  le crâne du pélican, du sanglier et de l’antilope. La grande clarté formelle de cette artiste nous replace directement dans un rapport non dualiste avec différentes espèces.

De son côté, Samuel Rousseau a depuis plusieurs années fait de la projection vidéo un art matériel. L’artiste ré-anime, ré-active les dessins rupestres grâce à une technologique toute contemporaine. Rousseau redonne le mouvement animal au signe de celui-ci, l’animal se réapproprie sa propre représentation, l’auroch continue de marcher sur les drailles des parois où il fut peint.

Bêtes de scène fait entrer dans notre espace mental et sensible une réflexion sur l’animalité, l’humaine aussi. Auprès des œuvres ludiques et puissantes de Mcc Qwire, Cléron et Rousseau, l’espoir est nôtre d’aborder les espèces animales non-humaines avec la politesse et la cordialité d’une rencontre, et d’écrire avec elles une histoire partagée.

Vidéoème : Sans vagues

04/11/2019

avec et pour l’oeuvre de Karine Maussière

il est des pleurs…

28/04/2019

Faire passer la lumière

01/04/2019

le soleil ne veut pas descendre

29/05/2017

Suède, résumés de paysage

 

 

 

work in Suède : bouleau au soleil

21/05/2017

 

Il y eut la vie, cette galipette sédimentaire

16/03/2017

Et je sème

12/05/2014

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J’aime à croire

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Atlas

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porté de Nerval

Le pas soufflé

28/05/2013

le pas soufflé de l'homme

paysage de fin

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Crépuscule

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31/01/2012

Erige l’étreinte

06/04/2011

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